Tetsumi Kudo, Galerie Hauser & Wirth, Londres, artpress n°430, automne 2016

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Un globe oculaire émerge d’une fibre de coton (Your Portrait, 1966) produisant une étrangeté répulsive. Plus loin, des fragments de corps humain artificiels, parmi lesquels une main et une oreille, sont reliés par des fils électriques. Au centre de cette même installation (Portrait Ionesco, 1971), une tête chauve semble pousser dans un pot de terre, connectée à d’autres plantes. Parmi elles, un pénis incliné à la manière d’une fleur exhibe une extrémité rose et fluorescente, laissant s’écouler une goutte de sperme, prête à ensemencer le sol. C’est en évoluant parmi ces êtres insolites que le spectateur fait l’expérience de l’exposition de Tetsumi Kudo (1935-1990) à la galerie Hauser & Wirth de Londres. Le visiteur y découvre une multitude d’hybrides que l’on pourrait assimiler à la notion de « Cyborg » telle que définie par Donna Haraway dès 1985. Ces êtres issus d’un enchevêtrement de nature et de machine habitent des univers ambigus[1], à la fois organiques et fabriqués. L’exposition présente une série d’œuvres majeures élaborées lors des dix premières années passées par l’artiste à Paris, à savoir, entre 1963 et 1972. L’ensemble de l’espace de la galerie, ainsi que les socles, se trouvent recouverts d’une pelouse artificielle. Ils accueillent cette forme de cynisme jouissif propre à Tetsumi Kudo, provoquant chez le visiteur le plaisir d’une obscénité joyeuse et émancipée. Les œuvres de l’artiste produisent une fascination, une profusion imaginative. Elles nous conduisent aux confins d’une hybridation qui tend à mettre la pensée en échec à la faveur d’un envoutement magnétique. Au cœur de la pratique de Tetsumi Kudo apparaît le motif central du pénis rendu impuissant, tantôt ligoté, tantôt mis en cage, ou encore sous perfusion. L’artiste, dont nous connaissons l’aversion pour l’ambition impérialiste et progressiste de la Modernité, tendrait à mettre en échec sa puissance « phallique ». Celle-là même dont la force symbolique rejoint la domination patriarcale propre à l’Occident capitaliste. Profondément marqué par la catastrophe nucléaire, Tetsumi Kudo fait appel à des mécanismes de contrôle, donnant à voir le spectacle d’un monde post-apocalyptique. L’artiste met en scène des procédés de maîtrise de la nature, à l’image de la serre, de la couveuse ou de la cage, destinés à préserver les restes d’une humanité ravagée. Tandis que le morbide et le cadavérique côtoient les résidus d’éléments organiques, ces derniers sont mis sous perfusion à l’intérieur de dispositifs de régulation visuelle, selon la logique d’une focalisation déterminée, conditionnée. Annonciateur d’un monde en voie de post-humanisation, Tetsumi Kudo déclare la venue d’une nouvelle culture qu’il nomme « La nouvelle écologie ». Celle-ci apparaît à nos yeux au travers d’une ironie cruelle, d’un raffinement morbide, d’une absurdité grinçante… Par la mise en scène de la survie bio-chimique d’une humanité fragmentée, l’artiste nous enjoint à penser ce monde nouveau qui s’instaure à notre insu. On y découvre l’émergence du Cyborg, cet hybride de machine et de nature qui infiltre d’ores et déjà nos conditions d’existence.


[1] HARAWAY DONNA, Manifeste Cyborg, Technique et féminisme socialiste à la fin du XXème siècle, 1985, in Manifeste cyborg et autres essais. Sciences, fictions, féminismes, Paris, Exils, 2007, p. 30.

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