Depuis le 16 février dernier, le Palais de Tokyo accueille une exposition « carte blanche » de l’artiste franco-algérien Mohamed Bourouissa intitulée « Signal ». Tandis qu’elle adopte le format de la rétrospective, celle-ci renonce néanmoins à un parcours chronologique ainsi qu’à toute prétention d’exhaustivité. Imprégnée du thème de l’adolescence et tournée vers l’avenir, l’exposition est résolument « prospective ».
Né en 1978 à Blida (Algérie), Mohamed Bourouissa arrive en France avec sa mère à l’âge de cinq ans. Dès lors, il fait l’expérience de la vie dans les banlieues, ce qui influence sa pratique artistique et notamment ses premières œuvres. Ses deux premières séries photographiques, Nous sommes Halles (2003-2005) et Périphériques (2005-2009) témoignent de l’expérience des cités et de la violence policière. Évoquant les émeutes de 2005, ces images sont soigneusement « mises en scène », à la manière de celles de Jeff Wall ou encore de Larry Clark. Développant une œuvre hantée par des enjeux socioculturels, les pièces de Mohamed Bourouissa questionnent la place des images dans la construction des identités visuelles, notamment celle du « jeune de banlieue ». Avec le film Généalogie de la Violence (2023), l’artiste met en scène deux adolescents qui flirtent dans une voiture et parlent de leur avenir. Intervient alors une arrestation policière, en écho à des sculptures métalliques voisines. Mohamed Bourouissa évoque à ce sujet une forme de « dépossession du corps »[1].
C’est aussi le « corps », celui du visiteur, qui est mis en jeu dans l’expérience même de l’exposition. Le parcours s’apparente à une déambulation totalement libre, une forme de dérive, une errance… Apparentée à une grande installation, l’exposition accueille un dispositif musical dont on peut faire l’expérience « en passant par différentes phases de sensations ou d’émotions »[2]. Évoquant le courant philosophique de la phénoménologie, l’exposition fait appel aux cinq sens. Ainsi, tous les éléments qui la constituent doivent fonctionner de concert. On y trouve des photographies, des plantes, des aquarelles, des vidéos, des fragments de carrosserie ou encore des sculptures.
Mohamed Bourouissa met en place une « biotope » ou encore un « environnement ». Ce faisant, il fait écho à la pensée de Tim Ingold, selon lequel il faut définir l’environnement au sens large, non pas comme « ce qui nous entoure – ce qui est ‘la-dehors’ et non ‘ici-dedans’ – mais comme une zone d’interpénétration à l’intérieur de laquelle nos vies et celles des autres s’entremêlent en un ensemble homogène »[3]. Dans des bacs à roulettes, on trouve des mimosas, dont l’artiste capte le « signal vital » – en référence au titre de l’exposition. Ce dernier est retranscrit sous la forme d’une bande sonore diffusée dans l’espace du Palais de Tokyo. Emanuele Coccia, dans son essai La vie des plantes, démontre comment les plantes se trouvent à l’origine de notre monde, un monde en régénérescence permanente, dont le début perpétuel « se répète à chaque instant, en chaque lieu du globe »[4]. La vie végétale apparaît comme « la vie en tant qu’exposition intégrale, en continuité absolue et en communion globale avec l’environnement »[5]. Selon Bourouissa, « on a souvent tendance à considérer les plantes comme des objets plutôt que comme des sujets alors qu’elles sont très actives et influencent nos vies en permanence »[6].
En outre, l’exposition est ponctuée de terre-pleins qui accueillent de la végétation mais aussi des sculptures constituées de carrosseries de voitures. Ces îlots sont définis et déterminés par des clôtures faites de lattes de bois peint en blanc. Motif récurrent de l’exposition, ces barrières témoignent d’une interrogation propre à l’artiste, celle de la frontière, de la délimitation, mais aussi du colonialisme. On y trouve notamment un système d’échos avec la pensée de Michel Foucault.
A rebours d’un imaginaire occidental du cowboy américain de peau blanche, Mohamed Bourouissa expose des sculptures de cavaliers de peau noire, associées à des fragments de carrosserie de voiture évoquant un imaginaire de la vitesse (Horse Day, 2015). Faisant écho aux œuvres d’Antony Caro ou encore de John Chamberlain, il aborde ainsi la thématique raciale. Dans le prolongement d’une résidence à Gaza en compagnie d’artistes locaux, Mohamed Bourouissa invite le collectif palestinien « Hawaf » à intervenir dans l’exposition. On remarque que « Hawaf » signifie la « bordure » ; de fait, le collectif s’empare de la question de l’aliénation coloniale tandis qu’il met en place une installation immersive et pluri sensorielle. C’est ainsi que le visiteur est invité à faire l’expérience du « Musée SAHAB » (2021) (« nuage » en arabe), autrement dit, à devenir le commissaire d’une exposition virtuelle.
L’exposition aborde enfin la question de la santé mentale. Alors qu’il rend visite à sa famille en Algérie en 2008, Bourouissa se rend à l’hôpital psychiatrique de Blida pour accompagner l’une de ses tantes qui y travaille. En 2013, de retour en Algérie, il rencontre le psychiatre Frantz Fanon et un patient, Bourlem Mohamed, qui entend des voix. Pendant environ 40 années passées à l’hôpital psychiatrique de Blida, il se serait soigné en cultivant son jardin. Peu à peu, la voix de femme qui lui donnait des ordres disparaît. Il devient alors l’enseignant de l’artiste et lui apprend à jardiner. Par la suite, en 2018, Bourouissa construit un jardin dans le cadre de la Biennale de Liverpool qu’il intitule « Resilience Garden ». On observe ici deux interrogations associées l’une à l’autre, celle de l’aliénation mentale et celle des dominations coloniales. Cette rencontre introduit la question de l’ethnopsychiatrie et notamment de la pensée de Tobie Nathan[7].
Abordons enfin la santé mentale de l’artiste lui-même. Bourouissa présente une série d’aquarelles signant son retour à la peinture. Celles-ci apparaissent comme un défouloir associé à une forme d’art-thérapie. On y observe des couleurs apaisantes, une évocation de l’inconscient, en écho à ses recherches sur la synesthésie et de l’improvisation musicale. Il est intéressant d’observer qu’une exposition concomitante à celle de Bourrouissa est dédiée au thème de la santé mentale (Toucher l’insensé).
Au travers de son exposition au Palais de Tokyo, Mohamed Bourouissa crée une « biotope », ou encore un ensemble d’éléments interactifs et interdépendants. Il fait ainsi écho à la pensée d’Alfred North Whitehead, qui dès 1920, récuse la thèse selon laquelle les « choses » existeraient dans le monde indépendamment les unes des autres[8]. En réalité, elles nouent en permanence des liens, s’associent, et se dissocient également, pour participer à de nouvelles unités. Whitehead appelle « concrescence » ce processus d’unification, ce passage du multiple à l’unité. Chaque concrescence, chaque unification conduit à l’entremêlement d’éléments physiques et métaphysiques, mais aussi d’éléments quantitatifs et psychiques. Dans la lignée de Whitehead, Bourouissa met en scène différents éléments qui évoluent dans un état de co-dépendance les uns avec les autres. Nous voici plongés dans une œuvre d’art totale apparentée à une forme d’« Umwelt »[9].
[1] Entretien de l’artiste avec Antoine Aphesbero, 15 janvier 2024
[2] JARDONNET Emmanuelle, Mohamed Bourouissa, artiste touche-à-tout créateur d’espaces, Le Monde, 17 février 2024
[3] INGOLD Tim, Marcher avec les dragons, Editions Zones Sensibles, 2013, p.10.
[4] COCCIA Emanuele, La vie des plantes, Une métaphysique du mélange, Bibliothèque Rivages, Paris, 2016, p.1.
[5] Ibid., p.17.
[6] Entretien de l’artiste avec Antoine Aphesbero, 15 janvier 2024
[7] NATHAN Tobie, Nous ne sommes pas seuls au monde : Les enjeux de l’ethnopsychiatrie, Points, 2015
[8] WHITEHEAD Alfred North, The Concept of Nature, Cambridge University Press, 1920
[9] Au croisement de la biologie et de la sémiotique, la notion d’Umwelt renvoie, selon la théorie de Jakob von Uexküll au concept de « monde propre ».

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