Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel travaillent au sein du Laboratoire d’ethnographie sensorielle de Harvard. Ils pratiquent ce que l’on pourrait dénommer une « exo-anthropologie » au sens d’une véritable « science de terrain »[1]. Restant fidèles au « projet d’extériorisation de la raison », ils épousent l’ambition qui pousse l’anthropologie « en dehors du boudoir étouffant du Même »[2]. Les deux artistes arrivent à New Bedford en septembre 2011 avec le désir d’y réaliser un documentaire. Ce port, qui fût longtemps un haut lieu de la pêche à la baleine est aussi l’endroit où Herman Melville a écrit Moby Dick. Cherchant à s’immerger dans la vie locale, ils participent au quotidien du lieu, ils fréquentent les tavernes et consacrent leur temps à « boire et à écouter des histoires »[3]. C’est au fil de leurs rencontres qu’ils font la connaissance décisive d’un capitaine de chalutier ; ce dernier les invite à le suivre à bord de son équipage. Lorsqu’ils décident d’embarquer, Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel renversent leur point de vue ; ils délaissent alors le port pour appréhender l’expérience même de la pêche.
Avec Leviathan, les deux artistes entreprennent de faire un film non pas « sur » les pêcheurs, mais bien « avec » eux[4]. Ainsi ils s’attachent à intégrer le vécu de ces derniers, à savoir la dimension proprement physique de leur travail. Très vite, ils décident de fixer de petites caméras portables sur les bras, les jambes, le torse, les pieds et la tête des pêcheurs, tandis qu’ils utilisent des gaffes pour plonger leurs GoPro dans l’eau. Le film intègre les mouvements corporels des marins ; et par la même occasion, il attribue le rôle de protagonistes aux éléments non-humains : vagues, poissons, oiseaux, machinerie… La nature occupe dès lors le premier plan. En ce sens, Leviathan fait resurgir une idée de Bruno Latour selon laquelle nous assistons aujourd’hui à une inversion entre « forme » et « fond », « acteur » et « décor »[5]. Au lieu de considérer la nature comme l’arrière-fond de l’activité humaine, presque cachée, comme une sorte de « décor », le film de Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel met en œuvre l’entrée sur scène de l’élément naturel. Ce dernier apparaît en tant que protagoniste d’une histoire dont nous sommes parties prenantes. Au travers de l’expérience de la pêche, l’homme, qui ne peut plus prétendre dominer son environnement, se trouve replacé au cœur d’une immensité, réduit et morcelé parmi les autres espèces. Patrice Maniglier nous rappelle qu’une véritable anthropologie est celle qui « nous renvoie une image où nous ne nous reconnaissons pas »[6]. C’est bien ce qui se produit ici, tandis que nous observons la lutte de l’homme avec les éléments et la manière dont celui-ci se trouve rattaché à sa propre bestialité.
Par ailleurs, l’expérience cinématographique proposée par Leviathan fait écho à la théorie du perspectivisme, telle que présentée par Eduardo Viveiros de Castro dans Métaphysiques cannibales[7]. En adoptant une multiplicité de points de vue, ceux d’êtres et d’éléments non-humains, le spectateur fait en quelque sorte l’expérience d’un chamane amérindien : il « personnifie »[8] une diversité d’existants en empruntant leur position, leur perspective. En faisant appel aux corps des marins, Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel produisent non seulement une multiplicité de perspectives, mais aussi le sentiment d’un éclatement des points de vue. Les lignes focales et les angles de vue les plus improbables prolifèrent littéralement sous nos yeux. A l’encontre du procédé d’objectivation caractéristique de la modernité, le film favorise une multiplicité de subjectivations.
Leviathan produit le sentiment d’un chaos, d’un désordre qui éveille une esthétique du sublime. Les images obtenues par les caméras GoPro se distinguent par un rendu irréel, quasi psychédélique ; leur qualité plastique produit le sentiment d’une hallucination. Leviathan témoigne de l’apparence d’un film de science-fiction convoquant de nombreux effets spéciaux, tandis qu’en réalité, il fait appel à une technologie proche du bricolage. L’expérience du sublime qui lui est associée a la particularité de contredire la notion d’Anthropocène : replacé au cœur des éléments, l’homme renonce à toute force exercée sur son environnement naturel. Nous retrouvons ici les caractéristiques du sublime telles que définies par Edmund Burke[9] et Kant[10]. Le sentiment de notre propre insignifiance, la stupeur et la stupéfaction qui nous saisissent face au spectacle d’une nature déchaînée, défient notre faculté imaginative. Nous découvrons pourtant un sublime émancipé de son héritage romantique, tant l’homme n’y est plus le centre, ce dernier ne cherchant plus dans le spectacle naturel le reflet des tréfonds de son âme.
Leviathan met en scène une force souveraine qui nous dépasse, le gigantisme de la mer, sombre et puissante. Redoutable, celle-ci incarne une forme de transcendance qui s’impose à nous de façon irrémédiable. Une expérience de cet ordre fait écho à la manière dont nous sommes « saisis » par l’intrusion de Gaia[11], dans un état d’immersion marqué par un imaginaire de la fin des temps. L’éclatement des perspectives et le rendu psychédélique des images incarnent ce « gigantesque accord discordant » évoqué par Bruno Latour[12], tandis que nous assistons à la dissolution de la distinction entre intérieur et extérieur. Nous pourrions donc émettre l’hypothèse selon laquelle Leviathan produit une manifestation sensible de Gaia. Menaçante car indifférente à nos fins, celle-ci délivre des intentionnalités multiples aux divers agents non-humains ; ceux-là mêmes dont nous adoptons le point de vue lorsque nous faisons l’expérience du film de Lucien Castaing-Taylor et de Verena Paravel, au travers de nombreux procédés de subjectivation.
Leviathan nous met sur la voie de différentes notions associées à la philosophie de l’écologie. Le film nous incite à réfléchir au sujet du rôle de protagoniste attribué à la nature ; en ce sens, il nous aide à comprendre et à entériner ce nouvel état de fait (Latour). Par ailleurs, il nous invite à renoncer à l’objectivation caractéristique de la modernité au profit d’une multiplicité de processus de subjectivations (Viveiros de Castro) ; en ce sens, il nous situe dans une position de « réaction » ou de « résistance » vis à vis du « Grand Partage » qui sépare « Nature » et « Culture ». Enfin, au travers d’une esthétique du sublime émancipée du romantisme, il nous met sur la voie d’une manifestation sensible de Gaia : se rendre réceptifs à l’inintelligible de « la barbarie qui vient »[13] (Stengers) apparaît comme un prérequis nécessaire pour générer une intentionnalité propre aux non-humains.
[1] VIVEIROS DE CASTRO Eduardo, Métaphysiques cannibales, Lignes d’anthropologie post-structurale, Presses Universitaires de France, Collection Métaphysiques, Paris, 2009, p.6.
[2] VIVEIROS DE CASTRO Eduardo, Ibid., p.6.
[3] Sur la mer agitée de Leviathan, entretien avec Verena Paravel et Lucien Castaing Taylor, Laurent Rigoulet, Télérama, 28 août 2013.
[4] Sur la mer agitée de Leviathan, entretien avec Verena Paravel et Lucien Castaing Taylor, Laurent Rigoulet, Télérama, 28 août 2013.
[5] LATOUR Bruno, in Les Grands Entretiens, réalisés par Olivier Taïeb et conduits par Patrick Degeorges pour le Portail des Humanités Environnementales.
[6] MANIGLIER Patrice, La parenté des autres (A propos de Maurice Godelier, Métamorphoses de la parenté), Critique, n°701, octobre 2005, p.758-774.
[7] VIVEIROS DE CASTRO Eduardo, Ibid., Perspectivisme, p.13-29.
[8] VIVEIROS DE CASTRO Eduardo, Ibid., p.26.
[9] BURKE Edmund, Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau, Paris, Vrin, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 1998 (1757)
[10] KANT Emmanuel, Critique de la faculté de juger, Vrin – Bibliothèque des Textes Philosophiques, 1993 (1790)
[11] STENGERS Isabelle, Penser à partir du ravage écologique, in : HACHE Emilie (Dir), De l’univers clos au monde infini, Bellevaux, Dehors, 2014
[12] LATOUR Bruno, Face à Gaia, Huit conférences sur le nouveau régime climatique, Les Empêcheurs de penser en rond, 2015
[13] STENGERS Isabelle, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, La Découverte, 2009, p. 48.

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