Nous vivons dans un monde où l’idéal de progrès et de croissance infinie des Modernes parvient à un point de non-retour : nous voici pris d’effroi face au constat d’une nature mise à mal et saisis par le sentiment d’une tension apocalyptique. Sur un plan conceptuel, les crises écologiques nous contraignent à repenser notre système de valeurs afin de s’accorder sur nos attachements, autrement dit, sur ce qui nous relie à un « monde commun ». Pourtant, si nous sommes capables de connaître la composition chimique de l’atmosphère, cette réalité ne nous est pas rendue « sensible ». Héritant d’un arrière-fond théorique pragmatiste anglo-saxon, certains penseurs contemporains s’emparent de la question écologique – parmi lesquels, Bruno Latour, Isabelle Stengers ou encore Eduardo Viveiros de Castro. L’objectif de ces derniers serait de délimiter les conditions d’émergence d’un « public » concerné et prêt à agir dans le monde. Or, aussi omniprésentes qu’imperceptibles, les crises environnementales ont la spécificité de provoquer une paralysie souvent inévitable. Selon les mots de Bruno Latour, il s’agirait de s’emparer à nouveau de la notion d’« esthétique »[1] selon sa signification originelle d’une capacité à « percevoir » et de « se rendre sensible soi-même » à un problème partagé. Ce qui nous conduit à la question suivante : quels types d’expérience esthétique tendraient vers la mise en mouvement des actes et des consciences d’un public « concerné » ? La pensée des chercheurs précités se caractérise par des motifs ou des « images » que nous qualifierons de « textuelles », visant à réinventer des attachements entre humains et non-humains. De manière parallèle, on observe, dans le champ de la création contemporaine, l’apparition d’un corpus d’images visuelles qui témoignent d’intentions latentes similaires. Il s’agirait donc d’extraire un certain nombre de « motifs de pensée » parmi les écrits de ces chercheurs – ici tout particulièrement dans la pensée de Bruno Latour –, afin de les associer à des images issues de la création artistique. Que se passe-t-il lors de la rencontre entre une « figure conceptuelle » et une « figure picturale » ? Entre le logos et l’icône ?
Devant Gaïa, « le global, le naturel et l’universel opèrent comme autant de poisons dangereux »[2], dans la mesure où de tels concepts empêchent d’observer de près les conséquences des actions à une échelle locale. Nous vivons pourtant avec l’idée selon laquelle la terre est ronde et que nous devrions pouvoir la « tenir dans la main », à l’image de la représentation d’Atlas par Mercator[3]. Le global – impossible ambition – apparaît pourtant comme un handicap à notre pensée, dans la mesure où il évince la pluralité du local. Selon les mots de Bruno Latour, nous ne connaissons plus la forme de notre planète et Gaïa n’est probablement pas une sphère. Le globe serait une obsession platonicienne[4], une tentative impossible de donner une figure au rêve d’une connaissance totale et complète. « Une sphère n’a pas d’histoire, pas de commencement, pas de fin, pas de trou, pas de discontinuité d’aucune sorte. Ce n’est pas seulement une idée mais l’idéal même des idées »[5]. Se référant à Peter Sloterdijk, il ajoute plus loin : « penser globalement, c’est toujours agir localement, parce que personne n’a jamais pensé globalement la nature ni Gaïa. »[6] Tandis que le philosophe nous invite au geste iconoclaste de la « destruction de l’image du globe », ressurgit à notre mémoire une œuvre célèbre de l’artiste italien Piero Manzoni : Socle du Monde (1961). Installée originellement dans un parc de la banlieue de Herning au Danemark, l’œuvre consiste en un socle renversé portant l’inscription suivante écrite à l’envers : « Socle du Monde, Socle Magic N° 3 de Piero Manzoni – 1961 – Hommage à Galilée ». Par le truchement d’un simple renversement de la perspective, Manzoni désigne la Terre comme œuvre d’art. Le Socle du monde peut être lu à la lumière de l’art minimaliste qui se développe à la même période aux Etats-Unis. Il apparaitrait ainsi comme un cube littéral, induisant selon la pensée de Michael Fried[7] une situation théâtrale dans laquelle le spectateur se trouve inclus. L’œuvre apparaît pourtant avant tout comme un chef-d’œuvre de l’art conceptuel. Elle « donne présence à ce qui est présent et l’exhibe tautologiquement »[8]. En ce qui concerne notre réflexion, elle se révèle comme une forme singulière de représentation du monde. C’est avec malice qu’elle témoigne d’un renoncement au « global » ; celle-ci démontrant avec brio l’évidence de la localité propre à toute perception sensible du monde. Si le socle de Manzoni désigne la Terre comme œuvre d’art, c’est effectivement selon un point de vue spécifique et déterminé : dans ce parc singulier, à cet endroit précis et nulle part ailleurs[9].
Succédant à la « destruction de l’image du globe », l’idée d’un « retour sur terre » apparaît comme une image adéquate à notre temps[10]. Il s’agirait non seulement de faire le deuil d’un imaginaire futuriste – comme celui de la conquête de l’espace – mais aussi de se rendre sensible au « retour d’un sol ». Ainsi, Bruno Latour s’interroge : « N’ais-je pas quelque raison de penser que le sens moral va changer de direction selon qu’on cherche à se tourner vers le ciel ou vers le sol ? »[11]. Tandis que le passé garde la mémoire d’un foisonnement d’utopies – celles-là même qui nous emportaient vers un « ailleurs » –nous nous trouvons désormais confrontés à une multiplicité de situations singulières, dans l’urgence de l’« ici et maintenant ». Une fois les croyances modernes enterrées, nous voici confrontés à l’irruption de diverses « anthropo-histoires localement situées »[12]. Si « utopie » signifie originellement « sans sol », c’est aujourd’hui le « retour d’un sol » qui nous saisit, avec la multiplicité de ses déclinaisons singulières. En ce sens, le procédé de l’empreinte entre en correspondance avec la recherche d’une ontologie régionale ou locale. Par sa série des Labours, Didier Marcel présente des objets en résine nés de moulages. Le motif du champ labouré est ici retranscrit à la verticale, à la manière d’un tableau. L’œuvre d’art ainsi produite apparaît comme le résultat d’une « adhérence », du contact originel d’une « matière reproduisant la matière »[13]. La surface des Labours se révèle comme l’indice d’une réalité biologique, selon un dispositif illusionniste en trois dimensions. Ici, le moulage est mis au service d’un non-style et d’une forme d’inactualité de la maniera. Retiré dans l’anonymat du mimétisme, l’artiste nous invite à faire l’expérience de la distance – signifiante parce qu’infime – qui nous sépare du motif. En introduisant la temporalité « ponctuelle » de la photographie telle que définie par Roland Barthes[14] par le biais du procédé du moulage, il explore les confins de la mimesis. Le renversement de la perspective – lorsque l’œuvre est accrochée au mur – accentue la confrontation, le « face à face » avec ce que nous avons dénommé comme le « retour d’un sol ».
Une fois l’idée d’un globe unifié mise de côté, reste une question ouverte : avec quelles images devons-nous penser le monde ? Bruno Latour évoque la possibilité d’une substitution, celle de l’image d’une sphère par celle d’une boucle. Si le concept de boucle devrait prendre l’ascendant sur nos représentations du monde, c’est au nom de la nécessité d’une prise de conscience : « car c’est seulement quand vous sentez que votre action vous retombe dessus que vous comprenez à quel point vous en êtes responsables. »[15] Par la nécessité d’un retour à son point d’origine, la boucle ouvre la voie au ressenti d’une responsabilité. Christophe Bonneuil et Pierre de Jouvancourt évoquent une narration d’inspiration christique : « Terre, pardonne-leur, car ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient »[16]. A l’aune de l’Anthropocène, une telle maxime ne saurait perdurer. Comment susciter une appréhension sensible des conséquences d’ores et déjà perceptibles des crises environnementales ? Comment configurer une conscience, celle d’un Anthropos qui en réalité « sait très bien ce qu’il fait » ? Pour répondre à un tel questionnement, il faudrait explorer la dimension militante de certaines pratiques artistiques. Le projet Nuage Vert initié par le collectif HeHe en 2008 consiste en une installation lumineuse à l’échelle de la ville de Helsinki, utilisant comme support une icône de la pollution industrielle. Tous les soirs, entre le 22 et le 29 février 2008, le nuage de vapeur s’élevant de la centrale électrique de Salmisaari est illuminé à l’aide d’un puissant laser de couleur verte. Ce nuage coloré grandit à mesure que les résidents du quartier de Ruohahahti augmentent leur consommation d’électricité. Visible dans le ciel d’Helsinki depuis plusieurs kilomètres, le nuage incarne une réalité tangible de la vie urbaine. L’installation Nuage Vert déclenche une déclinaison d’autres projets du duo HeHe qui visent, par un mélange transdisciplinaire de design industriel, d’ingénierie et d’engagement écologique à sensibiliser les citoyens aux problèmes de pollution atmosphérique[17]. Nuage Vert fait écho à l’image de la « boucle » introduite par Bruno Latour pour se substituer à celle de la sphère[18]. En révélant de manière tangible les retombées de la pollution urbaine, les deux artistes rendent possible une prise de conscience inédite. Cette forme donnée à la consommation d’énergie a fait l’objet de négociations à l’échelle administrative de la ville, mais aussi d’un véritable débat citoyen.
Selon la pensée latourienne, nous assistons aujourd’hui à une inversion du rapport entre « fond » et « forme », « décor » et « acteur ». Autrefois, la nature était considérée comme l’arrière-fond de l’activité humaine, presque cachée, comme une sorte de « décor » accueillant l’entrée sur scène de l’homme. Or, aujourd’hui nous assistons au phénomène inverse, autrement dit, à l’apparition de la nature en tant que protagoniste d’une histoire dont nous sommes parties prenante[19]. L’Anthropocène accueille l’inédite entrée sur scène de l’élément naturel. Il nous faut donc apprendre à voir ce qui se passe au « fond », c’est à dire à l’arrière-plan de l’action humaine, là où se trament les relations entre humains et non-humains[20]. Ce décor devient une « figure » en soi, l’objet de la focalisation du regard. La pratique de Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel, anthropologues, artistes et cinéastes, fait écho à ce renversement. Tous deux travaillent au sein du Laboratoire d’ethnographie sensorielle de Harvard. Leur documentaire Leviathan (2012) s’impose comme la retranscription inédite d’une expérience multilatérale. Embarquant sur un chalutier de pêche durant plusieurs mois, les deux artistes filment le combat incessant entre l’homme, la machine et les forces naturelles. Une douzaine de caméras submersibles harnachées au bateau, sur les bras et les jambes des marins ou encore jetées dans les eaux noires, restituent l’expérience d’un chao originel, celui de la lutte fusionnelle de l’homme avec son environnement. Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel cherchent à obtenir un film qui nous plonge avec les hommes au cœur des éléments, comme si la mer, les oiseaux et les pêcheurs réalisaient le film avec eux. En faisant appel aux corps des marins, Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel produisent non seulement une diversité de perspectives, mais aussi le sentiment d’un éclatement des points de vue. Les lignes focales et les angles de vue les plus improbables prolifèrent littéralement sous nos yeux. A l’encontre du procédé d’objectivation caractéristique de la modernité, le film favorise une multiplicité de subjectivations. Par une présentation du monde qui ne serait plus mono-centrée ni anthropo-centrée, le documentaire ouvre une focale radicalement nouvelle. Cette approche issue de l’anthropologie attribue les rôles d’acteurs principaux aux non-humains : vagues, poissons, oiseaux, machinerie…
La rencontre entre ces quelques motifs issus de la pensée de Bruno Latour et ces images émergeant de la création contemporaine apparaît comme le terreau nécessaire à de nouveaux attachements, le lieu d’une expérience enrichie, tant de l’œuvre que de l’idée. Parties prenantes d’une dramaturgie « positive » – celle-là même qui nous fait défaut -, ces images visuelles et textuelles, non seulement font écho au constat initial d’une tension apocalyptique, elles accueillent l’esquisse d’une nouvelle cosmologie.
[1] LATOUR Bruno, L’Anthropocène et la destruction de l’image du globe, in : HACHE Emilie, De l’univers clos au monde infini, Editions Dehors, 2014, p.55-56.
[2] Ibid., p.54.
[3] Ibid., p.45.
[4] Ibid., p.49.
[5] Ibid., p.51.
[6] Ibid., p.50-51.
[7] FRIED Michael, Art and Objecthood, Art Forum 5, juin 1967, p.12-23.
[8] CELANT Germano, Piero Manzoni, un artiste du présent, in : CELANT Germano, PAGÉ Suzanne, Piero Manzoni, Musée national d’art moderne, Paris, 1991, p.18.
[9] Pour des raisons de conservation, l’œuvre est désormais présentée à l’intérieur du Herning Museum of Contemporary Art.
[10] HACHE Emilie, Retour sur terre, in De l’univers clos au monde infini, Editions Dehors, 2014, p.18.
[11] LATOUR Bruno, Si tu viens à perdre la Terre, à quoi te sers d’avoir sauvé ton âme ?, in :Jacques-Noël Pérès (dir.), L’avenir de la Terre, un défi pour les Églises, Paris, Desclée de brouwer/Institut Catholique de Paris, collection « Théologie à l’Université », p.53.
[12] BONNEUIL Christophe & de JOUVANCOURT Pierre, En finir avec l’épopée. Récit, géopouvoir et sujets de l’Anthropocène, in : Emilie Hache, Retour sur terre, in De l’univers clos au monde infini, Editions Dehors, 2014, p. 105.
[13] DIDI-HUBERMAN Georges, La ressemblance par contact, archéologie, anachronisme et modernité de l’empreinte, Les Editions de Minuit, Paris, 2008, p.131.
[14] BARTHES Roland, La Chambre Claire, Note sur la photographie (1980), Editions Gallimard / Editions du Seuil, « Cahiers du cinéma », p.120-121
[15] LATOUR Bruno, L’Anthropocène et la destruction de l’image du globe, in : HACHE Emilie, De l’univers clos au monde infini, Editions Dehors, 2014, p.52.
[16] BONNEUIL Christophe & de JOUVANCOURT Pierre, Ibid., p. 74-75.
[17] En 2009 et 2010, deux nouvelles versions de Nuage Vert ont eu lieu en France, à Saint-Ouen et Ivry-sur-Seine, révélant les nuages de fumée d’incinérateurs de déchets.
[18] LATOUR Bruno, Ibid., 2014, p.52.
[19] LATOUR Bruno, How to make sure Gaia is not a God of Totality? with special attention to Toby Tyrrell’s book On Gaia, Written for the Rio de Janeiro meeting The Thousand Names of Gaia, September 2014, p.1.
[20] LATOUR Bruno, in Les Grands Entretiens, réalisés par Olivier Taïeb et conduits par Patrick Degeorges pour le Portail des Humanités Environnementales.
