La Vie des Plantes – Revue Laura, N°27, octobre 2019

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Dans son essai intitulé La vie des plantes, Emanuele Coccia part du constat selon lequel les plantes ont fait l’objet, jusqu’à il y a quelques années, d’un oubli flagrant tant dans le domaine de la philosophie que dans celui de la biologie contemporaine. Face à ce trou d’ombre de la pensée, l’auteur évoque un « retour du refoulé », ce dernier proposant de rouvrir la question du monde à partir de la vie des plantes[1]. Selon Emanuele Coccia, comprendre les plantes permet de comprendre ce que signifie « être au monde ». En effet, parler des plantes revient à parler de l’origine du monde, de son début perpétuel, toujours recommencé, à chaque instant, en chaque lieu du globe. L’auteur souligne que la genèse du monde n’est pas un événement soudain et situé dans le passé mais un processus en cours et sans cesse renouvelé. La vie végétale apparaît comme « la vie en tant qu’exposition intégrale, en continuité absolue et en communion globale avec l’environnement »[2]. Les plantes se confondent littéralement avec le monde qui les accueille pour mieux le modifier et elles n’y parviennent que grâce à la semence. C’est ainsi que s’opère, au travers de la vie végétale, la production de matière et de masse organique dont la vie se compose et se nourrit. De même, intervient la photosynthèse, responsable de la composition de notre atmosphère, riche en oxygène, et la production d’énergie nécessaire à la survie des organismes animaliers supérieurs. L’auteur souligne qu’il n’y a pas de distinction entre humain et non-humain, entre nous et le monde. En outre, l’acte de souffler, de respirer, incarne une réciprocité fondamentale : « ce qui nous contient, l’air, devient contenu en nous et, à l’inverse, ce qui était contenu en nous devient ce qui nous contient »[3]. Non seulement il n’y a pas de séparation entre nous et la matière du monde, mais chacun de nos corps est traversé par celui de l’autre : on ne vit que de la vie d’autrui. Emanuele Coccia évoque une forme de parasitisme et de cannibalisme propre au domaine du vivant[4]. Ainsi, nous ne cessons d’être habités et d’habiter tous les autres. Bien avant d’être des terriens, nous habitons tout d’abord l’atmosphère, un fluide cosmique « au sein duquel tout communique, tout se touche et tout s’étend »[5]. La vie serait d’abord un fait céleste, tout dans la terre ayant une nature, une origine céleste. Tandis que les plantes permettent une continuité parfaite entre ciel et terre, entre notre planète et le soleil, cette continuité même garantit la vie. Nous vivons dans un monde constitué de faits atmosphériques, dans lequel tout se mélange avec tout, tout est dans tout. Ainsi, la vie « n’est jamais cloisonnée dans un seul milieu, mais elle rayonne dans tous les milieux ; elle fait des milieux un monde, un cosmos dont l’unité est atmosphérique »[6]. En ce sens, toute nouvelle cosmologie implique d’explorer la vie des plantes. Vivre ensemble nécessite un corps physiologiquement et métaphysiquement inséparable du corps des autres, mais aussi de la planète, du soleil, du ciel… L’auteur dédie son dernier chapitre à la fleur, « instrument actif du mélange » : « toute rencontre et toute union avec d’autres individus se font par elle »[7]. Il définit la fleur dans sa dimension sexuelle, considérant le sexe comme un mouvement du cosmos dans sa totalité. En incluant dans un même corps la terre et le ciel, les plantes se font le reflet du monde dans sa totalité, démontrant ainsi que tout est dans tout et que la matière existe et vit en tant qu’esprit.  

L’essai d’Emanuele Coccia trouve un écho dans la pratique de l’artiste suédois Henrik Håkansson. Ce dernier s’intéresse aux relations entre humains, animaux, insectes et plantes. Adoptant le rôle du biologiste, il s’attache à rendre le visiteur réceptif aux processus naturels. Il met en scène des éléments naturels sur lesquels il pose un regard tant artistique que scientifique. Ses œuvres opèrent comme autant de présages, comme des indices de ce que le futur réserve à l’humanité, l’artiste apparaissant comme un devin qui nous rappelle ce à quoi nous sommes connectés au plus profond de notre être. Au-delà de nos infrastructures et de nos barrières idéologiques se révèle un monde vaste et mystérieux, celui-là même se trouvant menacé par les crises environnementales dues à notre action collective. Henrik Håkansson interroge cette responsabilité qui nous incombe tandis qu’il arrache la nature au sol qui l’enracine. Lors de son exposition au Palais de Tokyo en 2006 – A travers bois pour trouver la forêt -, il met en scène des plantes privées de leur vie souterraine et leur crée de nouvelles conditions de vie. Une centaine d’orchidées poussent suspendues en l’air tandis que des humidificateurs assurent leur survie. Plus loin, de grands arbres sont renversés à l’horizontale. Au dos de ce dispositif végétal, les racines sont enfermées dans des pots en plastique. Ce faisant, Henrik Håkansson confronte des forces humaines à des forces naturelles, recherchant de nouveaux équilibres de vie. Il met la nature à l’épreuve d’un dispositif culturel – le centre d’art – et de conditions extrêmes de développement : renversement, déracinement… Inversement, il met le visiteur à l’épreuve de ce spectacle déroutant et l’invite à poser un regard nouveau sur le vivant. La vie végétale apparaît ici comme l’acteur principal de la situation esthétique. Planant entre terre et ciel, les plantes révèlent la dimension atmosphérique du monde telle que décrite par Emanuele Coccia.  

La pratique de Michel Blazy offre une autre manière d’envisager la vie des plantes. Michel Blazy travaille sur le vivant et l’éphémère, usant de matériaux et d’objets modestes. Au croisement de l’art informel et de l’art pauvre, sa pratique peut être affiliée à celle d’un chercheur multipliant les essais et les expérimentations. Le travail de Michel Blazy induit une dimension scientifique évidente et son atelier s’apparente à un laboratoire. L’artiste accumule des connaissances approfondies dans des domaines variés, parmi lesquels la culture de l’avocat ou encore l’organisation sociétale des fourmis. L’intérêt qu’il porte à la nature s’accompagne d’une dimension éthique et d’un engagement politique. Lors de son exposition au Frac Île de France – Le Plateau -, intitulée Le Grand Restaurant, il aborde la thématique de l’alimentation comme condition de survie des espèces. Il s’attache à traiter de sujets tels que le parasitisme, la symbiose ou encore le commensalisme. Au sein de l’espace d’exposition, chaque organisme vivant ainsi que chaque visiteur est sollicité de manière égale. L’exposition accueille une installation monumentale intitulée La Grotte. Il s’agit d’une structure en bois et en métal, recouverte de coton et de feutre, permettant d’accueillir des graines de lentilles blondes, germant au fil du temps. Le visiteur est invité à pénétrer cette installation qui prend vie en se transformant lentement. Arrosée de jus de lentilles, la surface évolue en fonction de différents facteurs : humidité, lumière, chaleur… Cette sculpture organique évoque un habitat archaïque, primitif, tandis que le visiteur qui la pénètre s’apparente à un parasite. Apparaissant comme une sorte de peau énigmatique, elle accueille la pousse des lentilles qui demande patience et entretien, impliquant pour le visiteur un parcours sensoriel, tactile, visuel et olfactif. Au travers de son installation La Grotte, Michel Blazy nous met en présence avec la régénérescence perpétuelle de la vie des plantes. 

Né en 1968, Abraham Cruzvillegas est un artiste mexicain connu pour son travail usant d’objets trouvés. Empty Lot est une installation monumentale présentée par Abraham Cruzvillegas dans le Turbine Hall de la Tate Modern entre octobre 2015 et avril 2016. Confronté à un espace de 35 mètres de haut et de 152 mètres de long, Abraham Cruzvillegas fait installer un immense échafaudage qui soutient deux plateformes triangulaires. L’artiste met en place 240 récipients remplis de terre prélevée dans 36 lieux distincts de Londres, parmi lesquels Hampstead Heath, Peckham, Haringey ou encore Westminster. Dans ce jardin géométrique, aucune graine n’a été semée, rien n’y a été planté. Ainsi, personne ne sait si quelque chose va pousser, l’artiste déclarant : « Nous verrons le 3 avril l’œuvre terminée ». Il s’agit donc d’observer chaque jour ce qui se développe à partir de rien. Le système d’éclairage de toute l’installation est mis en place uniquement avec des matériaux de récupération. Comme Abraham Cruzvillegas le dit lui-même : « Cette installation est composée par du terreau, de l’eau, de la lumière, un échafaudage et de l’espoir. » Les visiteurs sont invités à déambuler sous les échafaudages mais surtout à contempler l’œuvre depuis le pont qui se situe au centre du grand hall. L’œuvre provoque une réflexion au sujet de la vie végétale en milieu urbain, et plus généralement sur les idées de chance, de changement et d’espoir. Au cœur d’un quartier commerçant de Londres, l’installation apparaît comme un dispositif au sein duquel rien n’est produit, mais où le changement s’offre à la contemplation. Tandis qu’elle se transforme et se renouvelle chaque jour, l’œuvre établit un lien organique avec la ville qui l’accueille – Londres – et ses espaces verts. La forme triangulaire de l’ensemble apparaît comme un compas géant (une boussole), mais elle rappelle aussi les formes diagonales adoptées par les avant-gardes russes, comprenant entre autre, El Lissitsky. Enfin on y voit une allusion au travail du célèbre Buckminster Fuller, avec ses dômes géodésiques comprenant des éléments triangulaires se coupant les uns les autres. Empty Lot apparaît comme une invitation à renouer notre lien avec la vie végétale, à contempler le changement permanant de la vie des plantes.

Artiste d’origine argentine, Liliana Motta a réalisé de nombreux jardins et se considère comme une artiste-botaniste. En 2015, Liliana Motta réalise La Maison des plantes, une installation végétale mise en place sur le site du collège Cesaria-Evora à Montreuil. L’œuvre est située à proximité du jardin et de la mare pédagogiques, non loin d’une aire de compostage. La Maison des plantes est constituée d’une structure grillagée en fer forgé de huit mètres de haut, sur laquelle évoluent des plantes grimpantes. Dominant les petites habitations ouvrières de la rue des Jardins, sa stature imposante lui permet d’être vue depuis les quartiers environnants. Sa structure étroite est dotée de deux portes, permettant aux visiteurs de pénétrer l’œuvre lors de séances d’animation du jardin pédagogique. L’œuvre rassemble des végétaux de tous horizons, au nombre de six, produisant chacun des fruits comestibles. On y trouve une « Actinidiaarguta Weiki », une variété qui donne de petits kiwis de couleur rouge au goût sucré. Originaire des monts de l’Himalaya la « Holboellialatifolia Wall »donne naissance à des fruits dont la pulpe jaune est comestible, alors que la Holboellia coriacea Diels produit de petites grappes pourpres. Importée de Japon ou de Chine, la plante dénommée « Akebia quinata Cream Form »se pare de fleurs blanches et mauves qui, en été, se transforment aussi en fruits charnus. En outre, Liliana Motta a associé une « Schisandrachinensis (Turcz.) Baill », à savoir, une liane arborescente originaire du nord-est de la Chine et de la Mongolie. Ses fruits sont comestibles et la plante est utilisée par la médecine traditionnelle chinoise. Liliana Motta relève le défi de s’imposer face au bâtiment imposant du collège destiné à accueillir 600 élèves, dans le site classé des « Murs à pêches ». La Maison des plantes devient rapidement un support d’échanges et de rencontres pour les élèves mais aussi pour les habitants. La mise en place d’étiquettes botaniques permet la mise en œuvre d’une pédagogie axée sur l’étude du vivant. En outre, un éclairage installé dans la structure donne une visibilité à l’œuvre durant la nuit. L’œuvre induit une réflexion sur la nature en milieu urbain, appréhendée en tant que lieu d’expérimentations culturelles et sociales. Elle nous permet de renouer notre lien au vivant selon des modalités qui nous rapprochent les uns des autres, comme un « nous » partageant un même environnement. 

L’ouvrage d’Emanuele Coccia nous permet de comprendre la manière dont les êtres vivent dans un état de co-dépendance les uns par rapport aux autres. Il est impossible d’envisager l’homme sans prendre en compte la vie végétale qui l’entoure, de la même manière qu’il est impossible de considérer un étant sans tenir compte de son environnement naturel. Ce constat entre en correspondance avec la Théorie de Gaïa introduite par Lovelock dans son ouvrage Gaia – A New Look at Life on Earth (1979). En effet, selon Lovelock, chaque organisme manipule ce qui l’environne « pour son propre intérêt »[8]. Comme nous l’avons mis en évidence, la pensée d’Emanuele Coccia peut être mise en relation avec des œuvres issues de pratiques artistiques contemporaines, considérant la vie végétale dans son enchevêtrement avec le monde. Il s’agit en effet de mettre la pensée à l’épreuve du sensible. D’autres ouvrages pourraient être sollicités pour appréhender notre relation au donné naturel : avec Comment la Terre s’est tue, David Abram[9] nous invite à renouer avec le vivant selon une relation interactive proche de l’animisme, tandis que dans son essai Où atterrir ?, Bruno Latour[10] présente la notion de « terrain de vie » comme la nécessité de dresser la liste de ce dont un étant a besoin pour sa survie. Comme le souligne Emanuele Coccia, les plantes se situent à l’origine de notre monde et l’animent d’un mouvement perpétuel. La vie végétale nous permet de comprendre ce que signifie « être au monde », introduisant une continuité entre ciel et terre.


[1] COCCIA Emanuele, La vie des plantes, Une métaphysique du mélange, Bibliothèque Rivages, Paris, 2016, p.31.

[2] Ibid, p.17.

[3] Ibid, p.23.

[4] Ibid, p.19.

[5] Ibid, p.51.

[6] Ibid, p.104.

[7] Ibid, p.129.

[8] LATOUR Bruno, Gaïa, Figure (enfin profane) de la nature, in : Face à Gaïa, Huit conférences sur le nouveau régime climatique, Les Empêcheurs de penser en rond, La Découverte, 2015, p.131. 

[9] ABRAM David, Comment la Terre s’est tue, Pour une écologie des sens, Editions La Découverte, 2013

[10] LATOUR Bruno, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, Paris, 2017

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