En mars 2013, le galeriste Romain Torri invitait à Jonathan Chauvau à réaliser une exposition dans le cadre de la manifestation Nouvelles Vagues, un événement parisien initié par le Palais de Tokyo dans le but de promouvoir les pratiques curatoriales de la dernière génération de commissaires[1]. La première œuvre posée en devanture de l’espace d’exposition sera une simple affiche des années 50 vantant les attraits de la destination Hawaï par l’entremise d’une jeune, belle et souriante surfeuse en pleine action…
Tout commence par l’analyse sociologique suivante : depuis le début des années 2000, la courbe de croissance des stratégies de reconnaissance individuelles dans le milieu socio-économique de l’art contemporain s’est exacerbé dans des proportions exactement équivalentes à celle décrivant la place de plus en plus grande qu’y occupent « les commissaires d’exposition ». A l’image de l’artiste, le curator produit un objet – spatio-temporel -, dont il reconnaît et revendique toute la paternité créative. Ainsi, la pratique du commissariat d’exposition fait aujourd’hui l’objet de multiples débats et même d’une historiographie – toute nouvelle -, dont la pierre d’achoppement théorique a été posée par le curateur Eric Troncy (co-fondateur de FROG) lorsqu’il demanda à ce que l’on appelle sa trilogie « Dramatically Different », « Weather Everything » and « Coollustre » réalisée entre 1997 et 2003 des « expositions d’auteurs comme on appelle certains films des films d’auteurs ». En référence également à l’émergence du cinéma d’auteur dans la France de la fin des années 1950, les fameuses Nouvelles Vagues sur lesquelles le Palais de Tokyo semble avoir donc voulu surfer sanctionneraient ainsi l’hégémonie – ou la maturité, c’est selon – d’une définition exclusivement auctoriale du « métier » de commissaire d’exposition.
Dans le contexte de ces métaphores nautiques, on ne s’étonnera donc pas que Jonathan Chauveau ait cherché à filer la métaphore du surf. Pour autant, les expressions « défendre une thèse », « illustrer un thème », « imaginer, composer, créer une œuvre curatoriale originale… » se révèlent totalement étrangères aux intentions qui ont présidé à la fabrication de BLOODY MARY, une exposition dont le commissaire a choisi délibérément de se retirer, afin de laisser place à une multiplicité d’êtres de fiction[2] – idées, œuvres, individus, entités organisées. Considérant que « la définition la plus actuelle du commissaire d’exposition est d’incarner le sens du collectif ou, mieux encore, d’en être le dépositaire »[3], Jonathan Chauveau refuse en effet le devenir–vague proposé, pour mieux se laisser porter par le/les courant(s) d’une dérive aux accents situationnistes. En décembre 2012, il visitait à titre de journaliste l’appartement parisien du notaire et collectionneur Jean-Michel Attal. Quelques mois plus tard, le commissaire engagé à répondre à l’invitation de Romain Torri, décide de se livrer à un exercice – ou plutôt à un jeu – expérimental. Les règles en sont simples[4], les voici :
- « Ne pas avoir d’idées »
- « Jouer avec l’existant »
- « Rester libre du début à la fin »
Trois solutions de facilités qui apparaissent, au regard de certains codes dominants en vigueur aujourd’hui, trois missions impossibles…
Dans un premier temps, « Ne pas avoir d’idées » apparaît comme le défi le plus délicat mais aussi comme la condition sine qua none au respect des autres règles. Reprenant la chronique publiée dans la revue L’Officiel Art de mars 2013 sous le titre « L’étrange appartement de Maître Attal », le commissaire entreprend la composition d’un poème par la négative. En effaçant la syntaxe même de cet article – autrement dit son contenu signifiant -, il obtient un texte fragmentaire sur la base duquel un nouveau jeu peut véritablement commencer (car libéré de l’autoritarisme d’une pensée préalablement échafaudée). Or, il s’agit bien là d’un jeu de société impliquant la contribution d’un collectif de participants invités à proposer un document, une œuvre d’art, un texte ou une action entretenant de près ou de loin un lien réel ou symbolique avec l’un des mots – ou l’une des phrases – du poème en question. On comptera entre autres participants des philosophes[5] , le directeur général du Grand Rex Bruno Blanckaert, Romain Torri lui-même, la N.A.S.A. et même un grand quotidien de référence… C’est aussi selon ce procédé que le critique d’art Charles Barachon apporte à BLOODY MARY l’œuvre sur papier des artistes Ida Tursic & Wilfrid Mille Blow up, directement inspirée du film éponyme de Michelangelo Antonioni, tandis que la commissaire d’exposition Isabelle Le Normand introduit la série Everyday Miracles de Jonathan Bernad. Parmi les artistes sollicités, Elvire Bonduelle a répondu à l’invitation du commissaire par la présentation au sol d’une fausse flaque de sang en céramique émaillée que lui avait évoqué le titre de l’exposition. Toujours en référence au titre BLOODY MARY, Linda Bujoli a, quant à elle, photographié « un grand nu sur fond rouge » mettant en scène en tenu d’Adam et d’Eve, Alex, jeune modèle masculin à la troublante beauté androgyne. Autant d’acteurs différents mis en réseau – au nombre desquels doit être compté Jonathan Chauveau – dont les noms de figurants seront nivelés et listés par ordre alphabétique sur l’affiche de l’exposition comme s’il s’agissait d’un banal générique de fin de film.
« Jouer avec l’existant » reviendra donc pour Jonathan Chauveau, non seulement à user du poème issu de l’article de L’Officiel Art, mais aussi à adopter une démarche collaborative. En outre, il convoque l’intelligence artificielle et hasardeuse d’Internet afin de donner à ses propres contributions une neutralité numérique : en tapant sur EBay des mots clés issus de l’article raturé[6], ce dernier s’est ainsi procuré différents objets destinés à former entre eux et avec les autres, une constellation d’échos imprévisibles par nature. Parmi les résultats de cette recherche, on trouve notamment une page du Monde Illustré du 2 juin 1883 représentant un portrait d’Alexandre III, une lithographie de Toulouse-Lautrec – Le pendu (1895) – ou encore une gravure d’après Gaucherel (1850) illustrant le Mont Thabor.
La troisième règle du jeu, « Rester libre du début à la fin (et au-delà) », rejoint la visée expérimentale d’un tel protocole dans la mesure où rien n’est créé ni pensé en dehors de l’action. A ce propos, Jonathan Chauvau se réfère aux paroles du philosophe allemand Peter Sloterdijk enjoignant son contemporain à « libérer l’acrobate en soi, ce frère félin du sage »[7]. De cette manière, aucun lien préétabli entre les éléments réunis pour BLOODY MARY n’aura présidé à un accrochage, dont le protocole lui-même relève d’une forme d’improvisation créative[8]. En témoigne la note d’intention du commissaire, qui présente son projet de manière elliptique dans la revue PALAIS. Emancipé de tous concepts ready-made – ceux-là même qu’exigent les communiqués de presse et les catalogues d’exposition -, le processus curatorial de cette exposition développe une pensée autonome au moment précis de l’expérimentation. Si, comme le souligne le philosophe George Steiner, « les œuvres n’ont besoin de personne »[9], le commissaire serait investi de la mission, non pas à d’en révéler le sens ou la beauté, mais de se laisser traverser par elles, afin de développer une forme de sagesse partagée.
Depuis le 9 avril 1917, date de la présentation de Fountain de Richard Mutt (alias Marcel Duchamp) au Salon des Indépendants de New York, la notion de paternité de l’œuvre n’a cessé de poser question, d’abord aux artistes, puis aux… commissaires. Pourtant, en 2013, tout se passe comme si la figure du commissaire-auteur, assujetti à des modes de pensée (et de vie) individualistes, ne pouvait rien faire d’autre que de reprendre l’histoire de l’art du XXème siècle à l’apogée du modernisme. En réaction à cet état de fait, Jonathan Chauvau refuse de céder plus avant aux chants des sirènes du solipsisme curatorial, pour lui préférer une attitude de pensée et de vie féministe[10] pleinement assumée – celle d’un acrobate travesti en femme surfant sur les vagues du Pacifique[11]. Une attitude pour laquelle il sera toujours, dans le droit fil de la pensée chinoise classique (taoïsme), plus convenable d’épouser la fluidité d’une pensée empirique et, par conséquent, de se détourner de la solidité des concepts et des arguments. Pièce maîtresse de l’exposition, le néon Please god make tomorrow better (2008) de l’artiste collective Claire Fontaine[12], laisse entrevoir, dans ce qui ressemble à l’injonction publicitaire d’un bordel thaïlandais, une prière humaine en forme de supplication quotidienne. A l’heure où « le ressenti intime du sentiment de sa propre impuissance existentielle est devenu un phénomène psychologique massif et standardisé »[13], l’incertitude flagrante quant aux valeurs qui nous relient nous intime l’urgente nécessité de repenser un monde commun[14]. De ce point de vue, la démarche expérimentale du commissariat de BLOODY MARY s’inscrirait dans une longue histoire, celle des tentatives de « créer collectivement », dont les prolongements contemporains restent encore à écrire.
[1] C’est-à-dire, pour la plupart, ceux étant nés après 1970.
[2] LATOUR Bruno, Enquête sur les modes d’existence, Editions La Découverte, 2012, cf. : http://www.modesofexistence.org
[3] Entretien avec Jonathan Chauvau, 15 juillet 2013
[4] Entretien avec Jonathan Chauvau, 15 juillet 2013
[5] Parmi lesquels Peter Sloterdijk, Georges Steiner, Gui Debord, Octavio Paz, Nicolas Bourriaud ou encore Gilles Deleuze
[6] A titre d’exemples : « bordel thaïlandais », « pont Alexandre III », « pendaison », « Mont Tabor », « Bloody Mary »…
[7] SLOTERDIJK Peter, « Tu dois changer ta vie ! », Maren Sell, 2011
[8] Un accrochage – « cadavre exquis » élaboré par Jonathan Chauveau et Romain Torri. Ces derniers ont choisi tour à tour une œuvre et l’endroit où l’accrocher, s’obligeant ainsi à se « répondre l’un l’autre » sans avoir à « s’imposer l’un à l’autre ».
[9] STEINER George, L’œuvre n’a besoin de personne, Le Monde, Cahier Culture et Idées, 11 mai 2013
[10] Entretien avec Jonathan Chauvau, 15 juillet 2013
[11] On remarquera la présence de certaines œuvres, témoignant d’une réflexion sur la condition féminine : Camille Henrot, Le Pendu, 2010 ; Linda Bujoli, Bloody Mary (Alex), 2013
[12] Composée de Fulvia Carnevale et de James Thornhill
[13] CHAUVAU Jonathan, note d’intention pour l’exposition BLOODY MARY
[14] Jonathan Chauvau évoque la pratique d’une forme de cosmopolitisme radical.

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